La légende de l’or des grottes

de Colombières

En ce temps là, il y  cela fort longtemps, la seule voie praticable dans la région, pour traverser les Alpes, était la piste qui partant de Bramans montait jusque dans le couloir des Combes pour ensuite obliquer à l‘est,  rejoindre la vallée du Planey,  grimper dans la vallée de Savines, franchir le col du Clapier ou plus exactement le « Pas de Lavis Trafford » pour redescendre ensuite sur l’autre versant des Alpes.

 

De ce fait, les habitants de Bramans, du Plan de Colombières, du Planey et de Savines étaient à la merci des bandes de pillards qui traversaient les Alpes. L’année avait-elle été mauvaise, il  fallait s’attendre à des razzias faites par des bandes qui disparaissaient avec tout le butin qu’elles pouvaient emporter.

Cette année là, la récolte avait été particulièrement mauvaise, les habitants de la  région avaient été dépouillés de leurs maigres provisions, même les moutons et les chèvres avaient été emmenés. L’hiver s’annonçait précoce et ce n’est pas sans angoisse que les pauvres gens voyaient arriver l’hiver.

 

Aussi, un beau jour, à court de provisions,  un brave homme de Bramans eut-il l’idée d’aller explorer les grottes de Colombières dans lesquelles il espérait trouver encore quelques parcelles d’or,  puisque ses ancêtres  lui avaient dit que ces grottes avaient été creusées pour l’extraction  du précieux minerai.

Muni du dernier quignon de pain noir restant à la maison et de quelques torches de pin résineux destinées  à l’éclairer dans les profondeurs souterrain es, notre homme se met en route de bon matin et parvenu à la grotte, s’enfonce résolument dans celle-ci.

  Il lui en a fallut faire des montées, des descentes, des retours en arrière sans rien trouver. Mais soudain, une vague lueur apparaît dans le lointain. Rempli d’espoir il s’y précipite et tout à coup reste ébloui. Devant  lui, il aperçoit un « bacha » rempli d’or et derrière ce « bacha »  trône le diable tenant en main  une »can-ola » destinée à puiser le précieux métal. Des torches accrochées aux anfractuosités du rocher éclairent ces richesses étalées devant lui, spectacle hallucinant qui laisse notre brave homme sans parole.

 

- Que veux-tu demande le diable au visiteur ?

- Je voudrais un peu d’or, honorable seigneur e n’ai plus rien à manger et pas la petite pièce de monnaie pour acheter des vivres.

- Bien, alors sers-toi, prends cette « can-ola » et prends tout ce qu’il te faut pour te sortir de la misère.

D’un geste rapide, ne pouvant réaliser encore  son bonheur, le visiteur saisit la « can-ola », la plonge dans le « bacha » et la retire remplie à ras bord du précieux métal lequel est aussitôt enfoui dans un sachet en peau de mouton apporté avec lui. Il se confond en courbettes et remerciements et se prépare à partir.

 

« Bacha » : tronc d’arbre creusé dans sa longueur et destiné à recevoir de l’eau pour l’abreuvage du bétail

« Can-ola » : louche en bois ou en métal

 

- « Rebenna », reprends, reprends, dit alors le diable avec son sourire engageant.

La tentation est forte, mais le sachet apporté est plein.

- Je reviendrai, promet-il alors, après s’être encore une fois confondu en courbettes et en remerciements.

Sans se retourner, notre nouveau riche fonce vers la sortie, se précipite chez lui, montre à sa femme le précieux sachet lui réservant le secret le plus absolu sur sa découverte.

Pendant la plus grande partie de la nuit les époux échafaudent des projets d’avenir. Chacun a ses idées sur l’emploi de cette fortune. Mais héla, la quantité d’or contenue dans le sachet se révèle trop petite pour la réalisation de tous ses projets. Il  faut donc retourner aux grottes avec un sachet bien plus grand.

J’y retournerai demain promet le mari, et comme personne ne connaît l’endroit où se trouve le « bacha », je reviendrai avec une bonne provision, à condition que personne ne soit au courant.

 

- Je serai bouche cousue rétorque l’épouse, jamais je ne dévoilerai notre secret à âme qui vive

Las ! Le lendemain matin deux voisins attendent notre homme devant sa porte pour l’accompagner dans  son expédition. Celui-ci rendu de mauvaise humeur par la crainte de ne pas avoir suffisamment d’or pour lui,  rentre à son domicile et menaçant son épouse lui dit :

- Misérable ! Tu as dévoilé notre secret, nos deux voisins m’attendent et vont me suivre pour emporter eux aussi une provision d’or. En restera-t-il assez pour nous ?

- Je n’ai rien dit à personne, répond l’épouse. J’en ai seulement dit deux mots à notre voisine, lui réservant le secret le plus absolu et elle m’avait promis de n’en parler à personne, pas même à son mari. Grands Dieux ! A qui faut-il se fier maintenant !

Cachant sa mauvaise humeur et après avoir administré une magistrale gifle à son épouse, pour lui apprendre à garder un secret, nos trois compères munis chacun d’une « Ta-E » (gibecière en cuir), qu’ils portent en bandoulière et dans laquelle ils ont glissé un morceau de pain noir et de sérac (fromage fabriqué à partit du petit lait et mis à sécher dans la cheminée), se mettent en route, se promettant bien de revenir avec leur « Ta-E » pleine d’or.

En cours de route, le trio se fait part de ses projets d’avenir et survolté par cet avenir doré qu’il voit devant lui, il atteint rapidement l’entrée de la grotte.

 

Le pain et le sérac sont alors sortis des « Ta-E » et prestement engloutis, il faut laisser le plus de place possible à l’or.

- Nous ne mangerons bientôt plus de ce pain noir et de ce sérac. Comme le fait notre noble Seigneur, nous ferons servir sur notre table, par nos domestiques en livrée, du bon pain blanc que nous ferons venir des cités lointaines. Nous l’accompagnerons de viandes succulentes et de fromages onctueux, le tout arrosé de ce vin couleur rubis qui réjouit le cœur de l’homme.

En attendant, la »Ta-E » lestée de son maigre contenu et sous la conduite du visiteur de la veille, nos trois hommes atteignent bientôt le but de leur expédition. Le « bacha » est toujours là, empli de son précieux métal scintillant sous la lumière des torches de pin. Le diable est toujours là, sa louche à la main, son sourire engageant, toujours prêt à disperser ses largesses.

- Que désirez-vous messires ? demande-t-il aux trois visiteurs.

 

- Nous voudrions un peu d’or, très honorable seigneur. Nos récoltes ont été pillées, nos chèvres et nos moutons dévorés par les loups. Nous n’avons plus de pain, plus de fromage à donner à nos enfants et pas la plus petite pièce de monnaie pour acheter des provisions. Nous sommes condamnés à mourir de faim si personne ne vient à notre secours.

- Je comprends votre misère et veux vous aider, chers messires. Cet or que vous voyez devant vous est à votre disposition. Servez vous. Je ne vous demanderai rien en compensation, ma seule satisfaction sera de vous voir aidés.

Ce disant, Satan présente la louche à celui qui la veille avait déjà pris une provision du précieux métal. D’un geste plein de convoitise et d’avidité, l’ustensile est plongé dans le »bacha », vivement ramené et son contenu versé dans la « ta-e ».

- Rebenna ! Rebenna !  dit Satan.

 

Comment résister à la tentation ? L’or est toujours là, à portée de la main. La « ta-e » peut encore en contenir, aussi, une deuxième fois la « can-ola » est ramenée pleine.

- Rebenna ! Rebenna ! répète la voix mielleuse de Satan.

Pour la troisième fois, les mêmes gestes que précédemment se répètent et cette fois la »ta-e » est pleine.

- Te voilà servi, maintenant. Viens à mes côtés et laisse la place à tes compagnons, dit le maître des lieux.

Obéissant et obséquieux le nouveau riche va se placer à côté de son bienfaiteur et laisse la place à ses compagnons après avoir remis la « can-ola » à son plus proche voisin, lequel sans voir autre chose que le précieux « bacha » se sert avec avidité.

- Rebena ! Rebenna ! dit encore le diable.

 

Une deuxième, puis une troisième fois la « can-ola » est  ramenée pleine et aussitôt vidée dans la « ta-e ».

- Te voilà servi, toi aussi, donne donc la « can-ola » à ton camarade et viens également te placer à mes côtés.

Remarquant alors que son camarade ne se tient plus aux côtés du diable, le deuxième visiteur marque quelque hésitation à aller occuper la place offerte, mais l’invitation se fait  plus pressante.

- Qu’attends-tu ? Viens donc me rejoindre et laisse la place à ton voisin afin qu’il puisse, lui aussi, se servir.

Ainsi encouragé et non sans avoir marqué une légère hésitation, le nouveau riche va se placer derrière le « bacha » après avoir remis la »can-ola » au troisième camarade.

 

Mais ce dernier avant de plonger l’ustensile dans le « bacha » lève les yeux et que voit-il ? Il voit  son camarade qui avait rejoint le diable s’enfoncer dans les profondeurs de la grotte comme si une trappe s’était ouverte sous ses pieds.

Réalisant alors qu’il ne reverra plus ses deux voisins et craignant qu’un sort semblable lui soit réservé, après provision faite, notre troisième homme jette la »can-ola » devant lui, tourne le dos à toutes ces richesses dont il ne veut plus, et, à toutes jambes s’enfuit vers la sortie de la grotte. Sa course ne s’arrête que lorsqu’ arrivé chez lui, il s’affale exténué sur son grabat.

- Et l’or, où l’as-tu mis ? lui demande son épouse sans remarquer son épuisement.

- Fais-moi vite voir notre fortune. Un riche marchand

- Est passé par ici ce matin. J’en ai profité pour lui commander des victuailles, du bon vin et de riches habits lui promettant de le régler rubis sur l’ongle à la livraison.

- Parleras-tu enfin ? Es-tu devenu muet ? ajoute-t-elle devant le mutisme persistant de son mari.

Après avoir retrouvé ses esprits, celui-ci fait à son impatiente épouse le récit de son expédition, de la disparition de ses deux camarades et de sa fuite pour éviter un sort identique au leur.

- Tu n’es qu’un conard, réplique la mégère. Nos deux voisins vont revenir comblés de richesses et nous, nous serons obligés de nous contenter des miettes qu’ils voudront bien nous offrir.

Hélas, les deux camarades ne sont jamais revenus, engloutis pour toujours avec leur « ta-e » pleine d’or dans les antres souterrains de Satan.

 

Jamais plus personne depuis lors n’a osé s’aventurer à la recherche du fameux « bacha ».

ADRESSE

Joseph & Lola RATEL

Refuge Lo Tsamou

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